Société Centrale d’Apiculture

Pollinisatrice et sentinelle de l’environnement, l’abeille est en danger. Protégeons-la !

La Société Centrale d’Apiculture (S.C.A.) a été créée il y a plus de 150 ans pour contribuer à la survie de l’Abeille, en luttant contre les pratiques apicoles ancestrales (étouffage) qui conduisaient pratiquement à détruire les colonies fortes et donc à favoriser la pérennité des souches génétiquement les plus faibles.

Reconnue d’utilité publique en Mars 1900, la S.C.A. a fortement contribué à l’interdiction de ces pratiques au début du XXe siècle.

Organisatrice de plusieurs expositions et congrès, elle est à l’origine de la création de nombreux groupements apicoles.

La S.C.A. qui s’est donné pour objectif la diffusion des connaissances scientifiques et leur vulgarisation, n’a jamais cessé sa mission de formation des adultes au Rucher École du Jardin du Luxembourg et plus récemment, des enfants au Rucher Pédagogique du Parc Georges Brassens.

Depuis plusieurs dizaines d’années, l’Abeille est menacée par les pesticides abondamment utilisés en agriculture intensive, et aujourd’hui par l’introduction dans notre environnement des plantes génétiquement modifiées (O.G.M.) dont les conséquences pourraient se révéler catastrophiques pour les insectes pollinisateurs et par voie de conséquence pour l’Homme.

La reconnaissance du rôle essentiel de l’Abeille dans les écosystèmes et dans la préservation des équilibres naturels est désormais au cœur des préoccupations de notre association.

Pollinisatrice et sentinelle de l’environnement, l’abeille est en danger. Protégeons-la !

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L'escrébouli


Marcel Scipion
extrait de « L’homme qui courait après les fleurs »

_Vous la connaissez, vous, la Nicolàide ? avais-je demandé à l’Albert, le patron vigneron chez lequel j’étais allé vendanger cette année-là pour me faire les quatre sous nécessaires à l’achat de ma première ruche, car déjà, à dix-sept ans, m’habitait la passion des abeilles, et mon père, paysan besogneux, n’était pas assez riche pour la satisfaire. A l’époque, une colonie, logée en chêne-liège, coûtait quand même quinze francs, l’équivalent de trois journées de vendanges. Mon ambition était de pouvoir m’en offrir au moins deux. Mais je ne savais pas où me les procurer, le commerce d’abeilles ne se pratiquant guère alors. Or, ce jour-là, une abeille, une pillarde de jus de raisin, avait planté de toute la force de son ventre son aiguillon dans la paume de la Tosato. Celle-ci, une vendangeuse de notre équipe, sous la douleur, avait lâché sa grappe et fait voltiger son tranchet, qui alla tomber entre deux mottes dans la rangée voisine. Elle avait crié :
_Sacrée garce de mère Nicolàide, tu pourrais pas les tenir chez toi, tes putes d’abeilles !

Le malheur des uns fait le bonheur des autres, c’est bien connu. La Tosato souffrait et pestait. Moi, j’étais ravi. Il y avait donc dans les parages mêmes, pour mon bonheur à moi, un être providentiel, un éleveur d’abeilles.
Elle habite au hameau de La Cour, la Nicola¬tché, avait répondu l’Albert à ma question, et il avait ajouté : c’est comme ça qu’on l’appelle ici … Tu sais, elle en a un paquet, de rusques (ruches), au moins cent, et je crois bien qu’elle en vend, et des essaims aussi, au printemps. En attendant, elle les place un peu partout dans la campagne.

Le vendredi était jour de pressage chez l’Albert, qui faisait son vin lui-même, à la ferme. De ce fait, c’était pour nous, vendangeurs, le jour de repos.

Je partis de grand matin vers le hameau de La Cour, distant de quinze kilomètres du village de La Garde-Freinet. Un vieux chemin muletier y menait en trois heures de marche. Il filait tantôt très droit entre les bruyères blanches et les cistes, tantôt faisait quelques replis sur lui-même pour s’élever un peu dans la tousque (bosquet) de châtaigniers sauvages.

En sueur, sous le soleil encore très chaud de septembre, j’arrivai enfin au hameau, un bien joli endroit, comme suspendu entre ciel et terre, à mi-distance des crêtes, cerné de toutes parts de châtaigniers centenaires au tronc caverneux. Et là-bas, entre leurs branches, on voyait miroiter la mer dans le golfe de Saint-Tropez. Les quatre maisons du hameau cernaient une petite source qui sortait du tuf et, juste là où on en avait besoin, égouttait toute la rosée de la montagne. Un gros chien de chasse à la robe fauve dormait sur le flanc à côté d’un fagot de bruyère éventré. Une cinquantaine de poules bondissaient sur l’ancienne aire, chassant et captant au vol les sauterelles. Les maisons, portes et volets clos, semblaient vides. Devant chacune d’elles, je criai :
_Hé, la maison ! Y a « quéqu’un » ? Aucune réponse n’était sortie des trois premières. A mon quatrième cri, la porte de la dernière s’entrouvrit à demi, et une petite vieille, pliée en équerre sur un bâton, me dit :
_Qui que vous cherchez ? Et vous venez d’où ?
_Je viens de La Garde et je cherche la mère Nicolàide, la femme des abeilles.
_Oh, la Nicolatché, à cette heure, vous ne la trouverez pas à sa maison. Elle est à ses rusques.
_Et elles sont où, ces rusques ?
La vieille leva son bâton, le pointa vers la colline, et me dit :
_Tout là-haut, un peu à gauche de la troisième matte de castagniers (bosquet de châtaigniers).
Je remerciai en provençal, pour bien montrer que j’étais, comme elle, un gars du terroir.
Mais déjà, pirouettant sur son bâton, la vieille était rentrée chez elle.

A grandes enjambées, je gagnai le petit bois de châtaigniers, qui s’étageait sur « faisso » parallèles (bandes de terre soutenues par un mur de pierres sèches). Bien adossées aux murs de pierre s’alignaient côte à côte en trois rangées une trentaine de colonies d’abeilles, toutes logées en écorce de chêne-liège. Au bout de l’un de ces murets, une petite cabane formée de quatre lattes recouvertes de tiges de bruyère et de fougère entrelacées constituait un abri sommaire. Par-devant, une pile de bruscs vides (ruches vulgaires façonnées dans un tronc d’arbre ou dans une écorce de chêne-liège) attendait des occupantes. Assise à califourchon sur un escabeau à trois pattes, serrant entre ses cuisses un de ces bruscs, une femme d’une cinquantaine d’années, au visage rougeaud, pétrissait entre ses mains, après avoir craché dedans, une poignée d’argile. Puis elle en découpa de tout petits bouts, gros comme une noix et, avec le pouce fortement imprégné de salive, elle en enduisit la jointure du couvercle et du brusc, puis toutes les fentes de l’écorce. Elle ne m’avait pas vu venir, et je la regardai faire sans l’interrompre. Ce ne fut que quand elle eut fini que, relevant la tête, elle m’aperçut.
_C’est vous la mère Nicolàide ? Lui dis-je.
_Bè vo, es ièu. Que me voulès, jouine orne ? (Ben oui, c’est moi. Que me voulez-vous, jeune homme ?)
_Je voudrais vous acheter des ruches peuplées ou des essaims nus.
_Tu arrives un peu tard, me répondit-elle, les gavots sont déjà venus me les enlever, et il ne m’en reste plus à vendre. Ce matin, il est bien sorti un essaim que je m’apprêtais à cueillir, mais c’est un escrébouli et je n’ose pas te le vendre. Je crains que ce soit le dernier de la saison. Elle avait levé la tête et, pointant l’index, me montrait là-haut, à plus de dix mètres, une masse ronde et noire, agrippée à la branche, qui se balançait mollement au vent léger. Je ne sais pas s’il était « escrébouli », mais sous son poids, la branche qui se courbait en un léger arc de cercle me faisait soupçonner qu’il était lourd, donc valable.
_Si tu le veux, je te le vends ; mais comme c’est un tardif, je te le ferai moitié prix des autres.
Vu l’épaisseur de mon portefeuille, sur ce prix réduit je fus tout de suite d’accord.
_Mais, dis-je, comment le cueillir ? II est bien trop haut ! Même avec un escarassoun (nom provençal d’une échelle rustique faite comme une arête de poisson, les échelons traversant un unique montant central) on ne pourra pas y arriver.
_Oh ! me répondit la Nicolatché, je ne vais pas risquer mes os sur une échelle pour cet avorton.
_Mais alors, comment qu’on va faire ? Sans répondre à ma question, elle était rentrée dans la cabane. Quand elle en ressortit, elle tenait à la main un vieux fusil et, me le montrant :
_Avec ça, ce sera plus simple ! II vaut mieux que ce soit lui qui se casse le cou que moi.
Ce disant, elle avait bouchonné sous son bras un vieux drap de lit qu’elle alla déployer sur l’herbe, à l’aplomb de l’essaim. Puis, elle prit le brusc fraîchement mastiqué d’argile et le coucha dessus.
C’était un tout petit brusc, taillé non pas dans un tronc mais dans une branche de chêne-liège, car la mère Nicolatché, toute en bon sens, proportionnait tous ses bruscs - qu’elle appelait « tuyaux de poêle » - à la taille des essaims.
_C’est mieux ainsi pour le confort des abeilles, disait-elle.
Déjà, elle déverrouillait le fusil et, d’un coup sec du poignet, en basculait les canons. Elle glissa dans le droit une cartouche chargée à chevrotines, fit de même pour le gauche puis, me tournant le dos, et pointant les canons vers le ciel, elle arma. J’entendis chanter les deux crans des chiens.
_Paré, dit-elle … Allons-y. Je la suivis. Elle se posta sous la branche, en décalé de trois pas par rapport à l’essaim, s’arc-bouta sur sa jambe arrière, épaula, visa un long moment. Je crus d’abord qu’elle allait tirer à même la grappe, mais en fait, c’était la branche qu’elle visait, vingt centimètres en arrière.

Soudain, avant même d’entendre le coup, je vis là-haut la branche tressauter. Sectionnée net, elle s’abattit avec son fardeau sur le drap. Comme frappées de stupeur les abeilles n’avaient pas réagi à ce plongeon imprévu. Seules quelques-unes, se détachant de la grappe, s’étaient mises à voleter alentour.
Prestement, la Nicolatché avait posé son fusil à terre. D’un bond de cabri, elle fondit sur le « tuyau de poêle » dont elle approcha l’orifice tout près de la branche sectionnée. Puis, prenant celle-ci à pleines mains, elle la secoua énergiquement. Telles des prunes mûres, toutes les abeilles s’en détachèrent et tombèrent qui dans le brusc, qui sur la toile. Alors, ramenant vivement les quatre coins du drap vers le centre, elle emprisonna le tout.
Les premières abeilles qui, se dégageant du drap, se rendirent compte’ de leur chute s’élancèrent vers l’arbre pour se recoller au moignon de la branche sectionnée, où elles formèrent un grappillon gros comme le poing. Mais la grosse partie resta tranquillement amatée (blottie) sous le drap, avec un sourd bruissement d’ailes.
_Acò, simblo li agrada. Van escalada dedintré … (Cela semble leur plaire. Elles vont grimper dedans le brusc … ) avait lancé pour elle-même la Nicolatché …
_Ces eissam (essaims) tardifs, me dit l’apicultrice, ont souvent plusieurs reines vierges. C’est l’une de ces putains qui a entraîné là-haut cette pétoulette. Mais je vais te l’avoir.
Et, prenant de nouveau son flingue, elle le pointa, visa, mais en plein dans la grappe cette fois-ci. Sous la giclée des chevrotines, abeilles, reines vierges, écorce et feuillage emmêlés volèrent au vent. A ce coup de semonce, les rescapées, par un vol biaisé, s’abaissèrent l’une après l’autre au ras du sol et se faufilèrent, comme pour se cacher, dans le drap dont elles avaient voulu s’échapper l’instant d’avant.
_Tu vois, quand elles font les garces, il n’y a que la manière forte ! Ce soir, à la nuit tombée, tu pourras les emporter, mais je ne te garantis pas que tu les garderas. Avec ces putes de reines vierges, la désertion est toujours possible.
_Mais comment que je vais faire pour les emporter sans risquer de les étouffer ou de me faire bouffer ?
_Oh ! Tu feras comme les mouchiers gavots (gavot : nom donné par dérision aux paysans peu évolués des Alpes) qui eux, chaque année, emportent des centaines d’essaims. Tu vas comme eux l’emmailloter dans un sac de jute dès qu’il sera bien grappé.
Le soir, à la nuit tombée, je mis donc sur mes épaules ma première ruche ainsi emmaillotée. Il me restait quinze kilomètres à faire à pied pour rejoindre La Garde-Freinet où, le lendemain matin, je devais prendre mon car. D’un pas alerte, mon vibrant colis sur l’épaule, j’enfilai le vieux chemin muletier qui, en quatre heures de marche, me mènerait à ce village. Là, sur la place publique, blotti contre mon liège, au pied d’un micocoulier, j’attendrais le lever du jour.
J’étais ravi de mener déjà le train d’un apiculteur, ce berger qui promène son troupeau la nuit sur la route des floraisons. Mais je ne savais pas ce qui m’attendait.

Marcel Scipion

(L’homme qui courait après les fleurs, Payot)

Info : pour vos sorties, pensez au gîte et aux ruchers de Dominique et Pascal Scipion situés aux portes des gorges du Verdon, renseignements au 04 92 74 67 36



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Dernière mise à jour du site : jeudi 13 juillet 2017

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