Société Centrale d’Apiculture

Pollinisatrice et sentinelle de l’environnement, l’abeille est en danger. Protégeons-la !

La Société Centrale d’Apiculture (S.C.A.) a été créée il y a plus de 150 ans pour contribuer à la survie de l’Abeille, en luttant contre les pratiques apicoles ancestrales (étouffage) qui conduisaient pratiquement à détruire les colonies fortes et donc à favoriser la pérennité des souches génétiquement les plus faibles.

Reconnue d’utilité publique en Mars 1900, la S.C.A. a fortement contribué à l’interdiction de ces pratiques au début du XXe siècle.

Organisatrice de plusieurs expositions et congrès, elle est à l’origine de la création de nombreux groupements apicoles.

La S.C.A. qui s’est donné pour objectif la diffusion des connaissances scientifiques et leur vulgarisation, n’a jamais cessé sa mission de formation des adultes au Rucher École du Jardin du Luxembourg et plus récemment, des enfants au Rucher Pédagogique du Parc Georges Brassens.

Depuis plusieurs dizaines d’années, l’Abeille est menacée par les pesticides abondamment utilisés en agriculture intensive, et aujourd’hui par l’introduction dans notre environnement des plantes génétiquement modifiées (O.G.M.) dont les conséquences pourraient se révéler catastrophiques pour les insectes pollinisateurs et par voie de conséquence pour l’Homme.

La reconnaissance du rôle essentiel de l’Abeille dans les écosystèmes et dans la préservation des équilibres naturels est désormais au cœur des préoccupations de notre association.

Pollinisatrice et sentinelle de l’environnement, l’abeille est en danger. Protégeons-la !

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Les clandestines


Marcel Scipion

Le car s’ébranlait à cinq heures du matin. Le chauffeur, après s’être enquis de la nature un peu étrange de mon colis, pour plus de sûreté, décida de l’enfermer dans le deuxième coffre arrière, celui où, en général, il ne mettait pas les bagages des voyageurs. Nous fûmes assez vite en gare des Arcs où je devais prendre un autre car sur Draguignan. Dès qu’il eut rouvert la soute, le chauffeur recula de trois pas, comme si une marmite norvégienne, dont on entendait le bouillonnement, risquait de lui exploser au visage ; dans leur maillot, mes abeilles étaient bel et bien réveillées et dérouillaient leurs ailes.

— Retirez-les vous-même, je n’aime guère ces bestioles !
Précautionneusement, sous son œil méfiant, je sortis la marmite, ou plutôt le « tuyau de poêle ».
Les cars pimpants qui faisaient la navette entre Les Arcs et Draguignan étaient tous conduits par de jeunes chauffeurs, la trentaine, en cravate, blouse blanche, de purs citadins qui ne connaissaient de la campagne que ce que leur en laissait voir leur pare-brise. Le premier refusa net d’embarquer mon colis :
— Vous oui, me dit-il, mais elles, non !
Et il me laissa tout pantois sur le trottoir.
Le deuxième chauffeur fit lui aussi quelques difficultés, mais je lui promis de charger et de décharger moi-même les bestioles. Je ne réussis à l’ébranler qu’en lui promettant un royal pourboire : vu l’état de mes finances, ce serait une pièce de cinq sous !
A Draguignan, un troisième car nous ferait couvrir à mes abeilles et à moi la dernière étape. Ce car avait son point de départ assez loin de la station où j’avais été déposé, les gares routières n’existant pas à l’époque. Mais comme il n’était que neuf heures, et que mon dernier embarquement ne se ferait qu’à quatre heures de l’après-midi, j’avais du temps devant moi.

De nouveau, je chargeai mon liège et ses occupantes sur mes épaules et j’enfilai, l’une après l’autre, rues et ruelles de Draguignan. Mal renseigné, plus d’une fois égaré, je marchai longtemps, mon colis bruissant dans le dos. Les gens que je croisais se retournaient sur mon passage. A un moment, comme je passais devant un café, pour reprendre mon souffle je déposai ma ruche sur l’une des tables inoccupées de la terrasse. Un client installé à une table voisine me lança :
— Il est de taille, votre saucisson ! Avec fierté je répliquai :
— C’est pas un saucisson, c’est une ruche … avec des abeilles dedans !
J’avais eu le tort de le claironner. Une femme quitta brusquement sa chaise et, rentrant dans le café, cria à tue-tête comme on appelle au secours :
— Des abeilles ! des abeilles !
Le patron s’alarma :
— Des abeilles ? Où ça ?
— Là, sur la table verte !
Tel un bolide, il gicla vers moi de derrière son comptoir.
— Mais vous n’êtes pas fou, jeune homme, d’installer des abeilles sur ma terrasse, dans un lieu public ? Foutez-moi le camp de là avec vos bestioles… Et plus vite que ça, ou j’appelle la police !
Je ne me le fis pas dire deux fois et, saisissant prestement mon colis sous mon bras, je m’enfonçai dans la première ruelle, non plus fier, mais honteux maintenant d’être chassé comme un malfaiteur.
Je n’allai pas bien loin. Le patron du bar avait dû quand même téléphoner à la police : à un carrefour, deux sergents de ville vinrent m’encadrer :
C’est vous, le gars aux abeilles ? - Dé oui, c’est moi !
Alors, allez les déposer là-bas, au pied du platane, et venez nous présenter vos papiers.
Mes jambes se mirent à castagner (trembler très fort) car de papiers, je n’en avais point et je ne comprenais même pas ce qu’on me demandait.
C’est quoi, les papiers ? questionnai-je en toute innocence.
L’un des agents répondit :
— Votre carte d’identité, ou bien le livret militaire.
— Mais j’ai que dix-sept ans ! Je l’ai pas encore fait, mon service.
L’autre répliqua en me toisant :
— Dix-sept ans ! Si c’est vrai, c’est un mineur … Il faut voir son père.
Alors commença sur le trottoir un long interrogatoire :
— Il s’appelle comment ton père ? Et où il habite ton père ? Et qu’est-ce qu’il fait ton père ? Et si ton père est berger, pourquoi-toi, tu te balades avec des abeilles sur le dos ?
Je leur répondis très crânement :
— Parce que moi, faire le pastre toute ma vie, ça ne m’agrade guère … Je préfère devenir berger d’abeilles.
— Et d’où tu viens comme ça, avec tes abeilles ?
— Je viens de La Garde-Freinet.
— Et tu vas où ?
— Dans mon pays, à Moustiers, pardi !
Pendant que j’étais ainsi cuisiné, des curieux s’étaient attroupés autour de nous. Tous ces yeux braqués sur moi augmentaient ma gêne : j’entrais piteusement dans la noble carrière d’apiculteur… entre deux gendarmes… publiquement suspect !
L’agent continuait sur un ton radouci :
— Ça fait quand même cinquante kilomètres d’ici Moustiers, que je sache ? Tu ne vas pas les faire à pied ? Avec ta ruche sur le dos ?
— Oh ! que non, répondis-je, je prends le car de Lovéra.
— Lovéra… Lovéra ! Ça m’étonnerait qu’il accepte d’embarquer tes abeilles !
Le découragement me gagnait et, à part moi, je m’étonnais que ces hommes, dont l’uniforme - celui du chauffeur comme celui du gendarme - marquait la puissance, tremblent de peur devant de si petites bestioles que moi, gamin, je portais tranquillement sur mon dos.
On alla chercher Lovéra au coin de la place où il garait son car. L’agent-chef, me pointant du doigt, lui dit :
— Vous le connaissez ?
De sa voix tranquille, le chauffeur Lovéra répondit :
— Pardi, si je le connais ! C’est le petit du Scipion de Vénascle ! Il y a trois ans, il a fait la première communion avec mon fils aîné.
— Ah ! bon, alors, il a bien dix-sept ans, maintenant.
Et, du coup, il ne fut plus question de papiers.
— Mais au fait, dit Lovéra, pourquoi l’avez-vous arrêté ?
Parce qu’il transporte des abeilles en pleine ville… Ça peut-être dangereux. Lovéra partit d’un grand rire.
Mais c’est pas méchant les abeilles, quand on sait les prendre. Moi, à son âge, dit-il en me désignant, mon père m’obligeait à cueillir les essaims les mains nues.
— A mains nues ! se récrièrent les deux agents en même temps, l’œil arrondi.
Je ne saurais vous dire combien les paroles de Lovéra me soulagèrent. Ainsi ce chauffeur n’aurait pas peur de mes abeilles, lui, puisque tout jeune il en avait tâté.
De fait, il nous accepta tout de suite, elles et moi, dans son car. Mais comme le départ n’avait lieu qu’en fin d’après-midi, il me dit :
— Pour que tes abeilles ne s’excitent pas trop, amène-les, on va les déposer dans le coin le plus frais, le plus obscur de ma remise.
Ce qui fit que les deux agents, rassurés, partirent de leur côté et nous du nôtre.
Des inquiétudes me revinrent quand je vis l’abondance des colis que Lovéra aurait à charger. Les deux coffres furent rapidement pleins et quand, sur l’impériale, Lovéra eut arrimé un matelas, un sommier, une table et six chaises – sans doute un mobilier de novi (jeunes mariés) – il me dit :
— Nom de Dieu ! où on va le caser ton essaim ? Je suis bourré ! Pourtant, il ne peut pas attendre là jusqu’à demain : les abeilles auraient le temps de ronger le sac et ça ferait une belle danse dans la remise !
Il se gratta un moment la tête en réfléchissant, puis il dit :
— Oh ! ficelé comme ça, après tout, les voyageurs ne risquent rien. Je m’en vais te le loger dans le car, Au-dessous de la banquette arrière, il sera bien.
Ce qui fut fait, sans que personne eût rien remarqué. Cet arrangement plaçait ainsi, sous l’écran en similicuir des sièges, des milliers de dards à vingt centimètres des fessiers à venir.
Au départ, si les colis étaient fort nombreux, les clients l’étaient moins : une dizaine seulement s’était installée à l’avant.
Le car allait démarrer quand, d’une rue voisine, jaillit une femme d’âge moyen, un petit cabas d’osier à chaque main, qu’elle faisait tournoyer en l’air comme pour signifier au chauffeur :
— Attendez-moi ! J’arrive !
— Tiens ! dit Lovéra, c’est la Chicanette de la Tardière… On l’a donc lâchée de l’asile de Pierrefeu (asile de fous) ?… Ou elle s’est sauvée…
La femme, les cheveux ébouriffés par la course, se précipita dans le car et, en marmonnant, alla s’asseoir sur la banquette arrière, juste au-dessus de mon tuyau de poêle.
Lovéra quitta son siège et se dirigea vers elle. A ma hauteur, il me murmura :
— Les fous, vaut mieux les faire payer avant qu’après.
Mais si le cerveau de la Chicanette s’était un peu obscurci, son oreille était restée fine. Elle braqua vers le chauffeur qui s’avançait deux yeux mauvais et elle l’accueillit en ces termes :
— C’est pas parce que t’es grand comme un mât de cocagne et que t’as une dent de devant en or que tu vas m’impressionner. A Pierrefeu, j’en ai mordu de plus durs que toi !
Lovéra retira vivement sa main qui déjà implorait la monnaie, puis, prenant sa voix la plus administrative, il dit :
— Ici, c’est l’habitude, je fais payer tout le monde au départ, vous comme les autres.
La Chicanette fourragea d’abord dans toutes ses poches et après avoir retiré nerveusement la tige d’osier qui fermait l’un de ses cabas, elle en sortit une petite chaussette de laine blanche, plongea sa main dedans et, à l’aveuglette, y puisa une pièce qu’elle lança d’un air pincé aux pieds du chauffeur.
— Ramasse-toi-la, et je te fais cadeau de la monnaie.
Ce numéro de l’ancienne folle avait égayé tout le car et m’avait fait oublier que je convoyais un colis dangereux.
Après un coup de freinage très doux - Lovéra, en parfait chauffeur, ménageait ses passagers -, le car venait tout juste de s’arrêter sur la place d’Aups. Soudain, un cri strident partit du fond du car. Comme mue par un ressort, la Chicanette avait bondi jusqu’au toit. On la vit, telle une lionne en rut, s’élancer dans le couloir que deux passagers debout, prêts à descendre, encombraient. Elle les bouscula violemment, fonça vers la portière et se précipita hors du car, tout comme elle y était entrée. Criant toujours, elle faisait voltiger ses bras en tous sens, comme pour se lacérer en même temps les cheveux et les cuisses.
La Chicanette, maintenant, se roulait toute débraillée sur les graviers de la place.
Tout d’abord ahuris, les autres voyageurs étaient descendus du car à leur tour et, mélangés à un groupe de curieux accourus aux cris, observaient à bonne distance le manège de la femme. Le chauffeur, lui aussi, était descendu et il dit, l’air préoccupé :
— Avec la scène qu’elle m’a faite au départ, j’avais bien vu, moi, qu’elle n’était pas guérie. D’ailleurs, à Pierrefeu, ils en guérissent pas un ! Le ver, quand il s’y est mis dans la tête, tu te le gardes !
Le garde champêtre, un gros pépère à la figure pouponne, arrivait sur les lieux. Quand, par les curieux, il eut appris que c’était une folle qui piquait sa crise, à grands pas il s’élança sur elle pour la maîtriser. Il avait enlevé sa vareuse et, dans un geste ample et brutal à la fois, il la plaqua sur le corps quasiment dénudé, puis, ceinturant le tout de ses bras, il se cabra pour le soulever de terre. Alors, les pieds de la Chicanette, qui semblaient mus par une mécanique, se mirent à rapeténer (gigoter) et à marteler la bedaine du garde. Après lui avoir plusieurs fois escupi (craché) au visage, elle lui enfonça ces incisives en pleine omoplate. Il poussa un cri mâle qui fit écho aux cris suraigus de la femme et lâcha prise. Il courut ramasser son képi que le vent baladait sur le gravier et cria :
Vite ! vite ! il faut la ficeler avant qu’elle ait tué quelqu’un !
Mais il n’osait plus s’avancer.
La folle maintenant avait arrêté sa sarabande. Pliée en deux, la tête penchée entre les cuisses, les doigts impatients, elle avait l’air de s’épouiller. Quelqu’un cria :
— Attention ! Si elle commence, elle va s’arracher tous les poils du cul !
Mais le chauffeur, en homme pratique, sur la pointe des pieds s’approchait d’elle, l’abordant par -derrière. Il tenait ouvert un grand sac postal vide en toile grise. Dans sa position, la folle lui présentait son fessier qu’elle avait énorme. D’un geste sec, entre le pouce et l’index, le chauffeur le lui pinça violemment. Surprise, la femme poussa un nouveau cri et se redressa.
Preste comme le vent, Lovéra lui emprisonna la tête dans le sac postal qu’il abaissa ensuite d’un mouvement vif pour bloquer les bras.
— Vite, cria-t-il, qu’on la saucissonne !
— Il faudrait une corde, cria quelqu’un.
— J’en ai une dans le coffre, cria Lovéra.
Tandis qu’on la ligotait, tout en se tortillant comme un ver la Chicanette criait :
— Mais vous êtes tous fous ! Lâchez-moi donc et tuez-la-moi ? Je la sens : elle me court dans la raie des fesses !
Paroles insensées s’il en fut !
Le garde avait réquisitionné d’office un fourgon.
On y boucla la Chicanette saucissonnée et, rapidement, le fourgon, escorté par deux gendarmes à moto, prit la route de Pierrefeu. Un spectateur commenta :
— Vai ! quand on est fou, c’est pour la vie !
Le chauffeur Lovéra, lui, s’était maintenant enfermé dans son car. Qu’y faisait-il ? Je ne le sus qu’à l’arrivée, quand il déballa ma ruche. Je la vis apparaître dans un double maillot, saucissonnée comme la folle, dans un sac postal de toile grise. En me la remettant, il me dit mi-plaisant, mi-grognon :
— Heureux encore pour moi qu’elles aient bien choisi leur cible, tes abeilles ! Je n’aurais pas pu me permettre de faire ce que j’ai fait avec un autre client qu’avec la Chicanette. J’ai un patron qui ne badine pas avec le règlement.
L’incident me coûtait ma place. J’ai fait là une grave faute professionnelle.

J’aurais pas dû les mettre dedans, mais dessus, tes abeilles.
Alors seulement je compris ce qui s’était réellement passé. Mais le rire l’emporta sur ma confusion.
Les infirmiers qui reçurent la Chicanette des bras des gendarmes dirent :
— Puisque ça l’a reprise, on lui fera faire six mois de plus !
Et ils expliquèrent que ces regains de folie se produisaient parfois sous l’effet des effluves du sol natal retrouvé. Mais le médecin-chef qui la questionna et l’examina le lendemain se rendit compte que la raison de la Chicanette tenait bon et il la relâcha non sans avoir, à l’aide d’une pince, retiré de la toison intime de sa patiente deux petits dards desséchés, les dards de mes folles à moi.

Cet épilogue nous fut raconté quelques jours plus tard par mon complice, Lovéra.

(L’homme qui courait après les fleurs, Payot)

Info : pour vos sorties, pensez au gîte et aux ruchers de Dominique et Pascal Scipion, situés aux portes des gorges du Verdon, renseignements au 04 92 74 67 36 et www.gite-moustiers.com



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Dernière mise à jour du site : vendredi 3 mars 2017

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